L’enfer basque – épisode 7 : Urkiola, Santikurutz et Usurbe

Mercredi 06 avril 2016. Après l’annulation pure et simple de ma virée lundi et une tentative avortée hier (j’ai quand même pu gravir l’infernale montée de Iondogorta-Arimegorta qu’il me faudra vous présenter un jour) à cause des intempéries, je me rends aujourd’hui à Bergara bien décidé à transformer l’essai malgré un ciel encore bien terne. Une douleur au genou gauche, que je diagnostique aussitôt comme une tendinite (faut dire que j’y suis abonné ces derniers temps), essaie aussi de me dissuader à me lancer ! Si je ne me fais pas violence, la semaine va vraiment sentir le sapin !

Si la grisaille est récurrente au Pays Basque (elle porte même un nom : le sirimiri !), le relief tourmenté est également sa marque de fabrique. Je sors tout juste de Bergara que les premières pentes de l’alto Asentzio se dressent devant moi ! Douce dans sa première partie, l’ascension se corse nettement après le village d’Angiozar.

Arrivée à Angiozar

Sommet de l’alto Asentzio

La bosse n’est finalement pas bien longue, à peine 8 kilomètres, mais elle a suffi à chauffer mon tendon et à estomper la douleur. L’inflammation est donc récente, au diable la sagesse, je persiste.

Vue sur Elgeta depuis l’alto Asentzio

Elgeta, Elorrio, Berriz, Durango, j’enfile alors les communes comme les perles pour aller chercher la 2ème difficulté du jour : le puerto de Urkiola. Le cyclisme fait lui aussi partie des ingrédients essentiels du fascinant melting pot que représente la culture basque, et l’Urkiola en est le creuset [citation tirée du livre « Sommets mythiques : cyclisme, les 50 cols incontournables d’Europe »]. Le Pays Basque est en effet l’équivalent de la Bretagne en terme d’amour cycliste, c’est dans cette Communauté espagnole que la passion est la plus forte, la ferveur la plus expansive. En plus d’organiser chaque année une épreuve World Tour d’une semaine, le Tour du Pays Basque, elle possédait jusqu’en 2013 une équipe cycliste professionnelle, Euskaltel Euskadi. La crise économique qui a frappé le pays à cette époque a eu raison de la formation. Si l’épreuve phare de la région, ainsi que la Clásica San Sebastián, furent sauvées in extremis en 2012 par le sponsoring de la banque Sabadell, d’autres courses n’ont pas eu cette chance là ! Ainsi, la Subida a Urkiola, pourtant créée en 1931 et au palmarès prestigieux (victoires entre autres d’Andrew Hampsten, Pedro Delgado, Claudio Chiappucci, Tony Rominger, José María Jiménez, Francesco Casagrande, Joaquim Rodríguez…), a vu sa dernière édition se dérouler en 2009, Igor Antón en profitant pour ajouter son nom au palmarès. Ce dernier, tout à sa joie, déclara aussitôt en digne représentant des coureurs basques : « Gagner ici est un rêve, l’Urkiola est notre Mont Ventoux ».

Si pour les naturophiles, l’Urkiola est un petit coin de paradis devenu réserve naturelle en 1989, pour les cyclistes, cela résonne davantage comme une vacherie de col à escalader ! La montée est brève, 6 kilomètres seulement, mais âpre tout du long avec une pente moyenne supérieure à 9 %. Surtout, elle est dotée d’un final explosif avec en point d’orgue le Txakurzulo, un mur en ligne droite dont le dernier tronçon atteint les 14 % ! Arrivé au col, vous avez même la possibilité de faire durer le plaisir, ou la souffrance c’est selon, en vous hissant jusqu’au sanctuaire des Saints Antoine l’Abbé et Antoine de Padoue qui trône fièrement sur la gauche au bout d’une nouvelle rampe à 12 % !

Menu de l’Urkiola

Départ du puerto de Urkiola

Le Txakurzulo

Final de l’Urkiola

Sanctuaire des Saints Antoine l’Abbé et Antoine de Padoue

Après une ascension aussi exigeante, on espère généralement profiter de l’autre versant pour laisser aller le vélo et récupérer. Ici, point de grâce, la descente sur Otxandio est quasi inexistante ! Pire, sitôt le village voisin d’Oleta traversé, je me retrouve à batailler sur les rudes pentes du Krutzeta. C’est bref mais comme sur tout bon vieux col basque qui se respecte, ça pique !

Panorama sommital

Cette fois, la descente qui suit est franche. La ville d’Arrasate/Mondragón s’offre alors à moi mais, en bon masochiste que je suis, je vais volontairement escalader une nouvelle petite et nerveuse bosse avant de rejoindre la cité industrielle. La côte débute sous l’un des principaux viaducs du Y basque (ligne ferroviaire à grande vitesse qui doit unir en 2023-24 les trois capitales basques Bilbao, Saint-Sébastien et Vitoria-Gasteiz ainsi que la frontière française) et s’achève au cœur de l’elizate (sorte de hameau) d’Untzilla bien au-dessus du fameux viaduc. En chiffres, cela donne 2,4 kilomètres d’ascension pour un dénivelé positif de 204 mètres, un joli pétard quoi !

Arrivée à Untzilla

Le viaduc est loin désormais !

Panorama plein est

J’ai rejoint et traversé Arrasate/Mondragón, je me rapproche de Bergara mais ce n’est pas encore l’heure de rentrer au bercail. La sortie est en effet loin d’être finie ! Engagé désormais dans une vallée agreste, je découvre avec émerveillement au fond de celle-ci la petite ville d’Oñati qui foisonne de monuments remarquables d’une grande valeur architecturale.

Mairie d’Oñati

Université d’Oñati

Rebaptisée d’ailleurs « la Tolède basque » par le peintre Ignacio Zuloaga, Oñati m’a à vrai dire davantage attiré pour sa proximité avec les massifs d’Aloña et de Zaraia ! 2 massifs, 2 destinations différentes mais 1 route commune pour débuter l’expédition. Ce départ unique ne fait pas dans la dentelle, ça rampe direct et la pente n’en démord pas pendant 2,5 kilomètres.

Le restaurant Urtiagain Jatetxea met un terme à cette introduction musclée mais tout juste ai-je le temps de souffler qu’il me faut choisir mon premier objectif : le sanctuaire d’Arantzazu en filant tout droit ou l’ermitage de Santikurutz en prenant à droite la route d’Araotz ?

J’opte pour l’ermitage, non pas pour l’édifice en lui-même mais pour le menu dantesque de l’ascension dont le pouvoir d’attraction est sans équivalent. S’il n’y a rien de bien exceptionnel jusqu’au village d’Araotz entre une franche descente, une courte remontée au niveau de l’embalse de Jaturabe puis du faux-plat montant, le tout sur 4 kilomètres, ce qui suit tient juste du cyclisme extrême ! C’est avec une boule de crainte et d’excitation mêlées au ventre que j’aborde alors les 2 ultimes et terribles kilomètres.

C’est parti pour l’enfer !

1 première borne à 15 % de moyenne histoire d’espérer, puis 500 mètres à 21 % de moyenne histoire de sombrer, et enfin 400 derniers mètres à 13,5 % histoire de regretter, tel est le film de ma montée ! Durant la grimpette, je ne comptais plus les trop nombreux passages à plus de 20 %, négociables tant qu’ils étaient suivis d’une très courte zone de récupération mais infranchissables dès lors qu’ils se sont succédé sans interruption. Pour ne rien arranger, le bitume cède la place à mi-pente à du béton rugueux rendant l’escalade encore plus périlleuse. Je ne suis donc pas parvenu à passer l’obstacle, la pente extrême ayant eu raison de mes forces juste avant le passage canadien à 600 mètres du but. J’ai quand même souhaité poursuivre à pied afin de voir l’intégralité du « monstre », j’en ai conclu qu’il me serait impossible de le mater avec mon braquet de 36 x 32.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Panorama sommital. La récompense est quand même de taille

Vaincu et déçu, je compte sur la montée du sanctuaire d’Arantzazu pour reprendre du poil de la bête. L’ascension ne sera qu’une simple formalité comparée à l’enfer tout juste vécu.

En route pour le sanctuaire d’Arantzazu

Par contre, là-haut, c’est l’une des constructions religieuses les plus avant-gardistes au monde qui parade, une oeuvre architecturale, sculpturale et artistique grandiose notamment par sa radicale verticalité.

Ledit sanctuaire

Panorama depuis les abords du sanctuaire sur le massif de Zaraia

De retour à Oñati, je reprends le cours de ma chevauchée vers l’est et enchaîne coup sur coup 2 nouveaux petits cols, Udana sur un large et bel axe fréquenté et Aztiria par une route plus tranquille. Les bosses ne sont pas bien méchantes mais participent toutefois au long travail de sape.

La route d’Udana

Panorama du sommet d’Aztiria

Je bascule dans la foulée sur Segura où je refais les niveaux d’eau. Pour le liquide c’est ok, mais pour le solide ça devient critique. Il ne me reste qu’une misérable compote dans les poches alors que j’ai encore 45 kilomètres à parcourir et 2 difficultés à gravir ! Advienne que pourra.

Cela remonte légèrement jusqu’à Zerain avant la descente sur Segura

J’approche désormais de Beasain et le monte Usurbe se dresse fièrement devant moi. Il me toise littéralement, me nargue même avec son imposante antenne sommitale… il va trouver à qui parler, je m’en vais le défier !

Le Monte Usurbe droit devant

La première moitié de l’ascension propose des pentes sérieuses mais sans excès. C’est le quartier Erauskin situé à mi-pente qui fait véritablement basculer la montée dans la catégorie des chantiers ! Des rampes supérieures à 15 % à foison, du béton, de l’humidité, tous les ingrédients du bon calvaire basque sont réunis.

Sentant petit à petit mes forces s’évaporer, je parviens toutefois à me hisser au sommet grâce au mental. Le monte Usurbe a failli me tordre mais j’ai finalement eu le dernier mot.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Bon prince malgré l’affront, il m’offre un incroyable panorama sur les montagnes basques.

 

S’il m’est aisé de redescendre sur Beasain, cela risque d’être une tout autre histoire pour rentrer à Bergara. En effet, je n’ai pas encore attaqué le petit col de Deskarga que les premiers signes d’hypoglycémie se font ressentir : j’ai des fourmis dans les mains, j’appuie de moins en moins fort sur les pédales et ma vitesse de croisière chute ! J’arrive à un stade où il me sera tout bonnement impossible de franchir la bosse. Bref, j’ai besoin de manger, et vite ! Sans un sou, me voici donc en train de mendier de la nourriture ! Je croise un piéton, il ne peut pas me dépanner, j’arrive ensuite à hauteur de la terrasse d’un bar-restaurant où un client se restaure, il ne peut rien m’offrir vu qu’il termine son repas mais me prend en pitié et me file 5 euros ! Je le remercie chaleureusement et entre illico presto dans l’auberge. 2 pintxos et un paquet de cacahuètes engloutis sans ménagement me permettent de retrouver instantanément quelques couleurs. Je peux reprendre ma route avec sérénité.

Le col de Deskarga n’a pas l’étoffe d’un col basque, tout juste oppose-t-il 2 tronçons tenaces, le premier avant d’entrer dans la ville industrielle de Zumarraga, le second à l’approche du sommet. Cela étant, sans la charité d’un inconnu, j’y aurais creusé ma tombe ! Au lieu de quoi, j’ai pu l’escalader à ma main.

Final du col de Deskarga

Le passage au col fut quand même accompagné d’un ouf de soulagement, j’en avais définitivement terminé avec la grimpette et Bergara m’attendait au bas de la descente. C’est toujours plaisant d’achever une sortie en roue libre : tous les sens en éveil, je jouis à fond de l’instant présent avec à chaque fois un fort sentiment de plénitude.

Bergara, c’est en bas !

Je ne le savais pas encore mais cette virée fut la dernière de ma semaine basque, la pluie reprenant ses droits dès le lendemain matin pour ne plus lâcher le Pays Basque jusqu’au week-end compris. 2 sorties réalisées sur 6 programmées au départ, le bilan est bien maigre ! Bah, voyons le bon côté de la situation, j’ai fichu la paix à mon genou douloureux et je vais devoir revenir dans la région un de ces 4 pour effectuer les étapes sacrifiées ! Enjoy !

 

Publicités
Cet article, publié dans Les épisodes, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour L’enfer basque – épisode 7 : Urkiola, Santikurutz et Usurbe

  1. Steph dit :

    Bravo. Quelle sortie! Le Pays Basque est toujours magnifique dès que l’on sort des grands axes. Les « diaporamas » montrent bien que la difficulté de certains cols ne va que croissant, il faut un gros moral. Merci pour les photos.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s